Thursday, February 25, 2010
Friday, January 22, 2010
Sunday, January 10, 2010
Sunday, April 12, 2009
Cannibals. Chapitre 4
Je dois rejoindre Paul, il a disparu. Je jette un dernier regard sur le pauvre gars qui m'implore silencieusement. Que veut-il au juste? Je n'en sais trop rien. S'accroche-t-il encore à la vie, a-t-il accepté de mourir, pourquoi bande-t-il? Mes convictions se désagrègent, les digues de ma conscience sont prises d'assaut par des sentiments nouveaux. Rien ne peut calmer cette tempête vivifiante et terrifiante, la société entière m'apparait comme un château de sable attendant la montée des eaux. Je cours rejoindre l'improbable Neptune de ces flots.
Au bout de l'allée, un espace me sépare de la cloison du hangar. Je regarde cet espace dégagé à droite et à gauche, et aperçois une mince bande de lumière dans un des coins, une porte entrouverte me fait signe de me presser, sur la gauche. Je profite de cette courte distance pour tester l'efficacité de mes jambes et du muscle cardiaque en piquant un sprint le plus silencieusement possible. Satisfait, je jette un coup d'œil par la fente de la porte tandis que je sens les battements de mon cœur se calmer rapidement. Un bâtiment en tôle ondulée, comme le hangar où je suis, délimite une ruelle de 10 mètres de large à moitié baignée par le soleil. Le ciel bleu m'éblouit, il doit être environs midi.
La porte que je dois ouvrir est dans la partie ensoleillée de la ruelle, et une autre porte en face m'attend dans l'ombre. Elle est entrouverte elle aussi, et je crois un bref instant voir mon reflet dans un miroir: quelqu'un m'observe par la fente. Je fais pivoter sur ses gonds la porte étonnamment silencieuse, je regarde, lentement, aussi loin que possible d'un côté, de l'autre, les sens en alerte. Je bondis. Il m'ouvre la porte pour m'éviter de ralentir. Je me ramasse en beauté contre un mur en brique à l'intérieur, formant couloir. Le choc contre cet obstacle inatendu vide l'air de mes poumons, malgré mes bras tendus en guise d'amortisseurs. Un bref rire de Paul accompagne la fermeture de la porte et nous voilà tous les deux plongés dans un noir complet.
« Un vrai barbouze de choc, hein? » souffle-t-il. Je sens qu'il se rapproche de moi pour me parler discrètement. « Nous sommes dans un atelier de fabrication. Les machines sont à l'arrêt. La plupart des techniciens sont partis déjeuner. » Je sens maintenant son souffle sur une de mes joues, il n'est peut-être qu'à quelques centimètres de moi. Je reprends ma respiration, qui se mêle à la sienne. Je sens parfaitement son odeur corporelle, il doit en être de même pour lui: ma chemise colle sous les bras. Soudain une main touche ma poitrine et glisse jusqu'à mon épaule. De l'autre, il va chercher mon bras et descend sa paume jusqu'à mon poignet. « Faut pas se perdre! » dit-il sèchement. Il m'enserre brusquement le poignet et me tire à sa suite le long du mur de brique. Je sens un bref effet de chair de poule m'envahir. Nous marchons prudemment, ignorant si le sol est régulier ou pas. Sa prise au poignet, doucement ferme, est étrangement rassurante. Bizarrement, j'étais prêt, il y a 10 minutes, à céder ma vie pour des dirigeants dépravés et criminels, et maintenant, je la livre aveuglément à un inconnu dont j'ignore les motivations. Je suis stupéfait de me voir autant faire preuve d'incohérence en si peu de temps.
Nous atteignons en quelques secondes une porte métallique, malheureusement verrouillée, et nous poursuivons. Nous sommes rapidement contraints de faire demi-tour face à un cul-de-sac. Nous repassons devant la porte menant à l'extérieur et poursuivons vers l'autre partie du couloir. Il me tient toujours le poignet alors que l'endroit se révèle extrêmement petit: de nouveau un cul-de- sac. Je n'ose rien dire: la situation ne tourne pas à notre avantage.
Paul tient toujours mon bras avec la même fermeté, complètement immobile. J'attends une, deux minutes avant de m'approcher de lui et chuchoter un « alors? » particulièrement dubitatif. Il se jette soudain sur moi: mes deux bras pris en tenaille, le haut de mon corps enlacé par les siens d'une force suffocante, son ventre presse sur mes viscères avec la constance menaçante d'un rouleau compresseur. Son visage est tout prêt, je crois sentir le duvet de ses pommettes. Son haleine fait palpiter mes narines. Je sens les poils sur sa poitrine dressés contre les miens sous la mince couche de nos chemises, cherchant à se mêler comme deux armées sur le champ de bataille dans les friselis de nos tissus. D'un coup de reins sec il me soulève de quelques centimètres et me plaque contre la cloison, la brique en retombant râpe la saillie de mes omoplates. Son genoux remonte contre mon entrejambe sans ménagement et termine de vider l'air de mes poumons, alors qu'une onde électrique irradie autour de mon périnée. Je sers davantage les cuisses contre sa jambe, qui reste immobile un long moment, puis qui tente de se libérer, par petites touches, massant par la même occasion mon scrotum. J'affermis ma prise, autant qu'il me compresse le haut du corps. Je sens la circulation du sang dans sa veine saphène à travers l'épaisseur de nos jeans. Il renonce à s'échapper, et desserre un peu l'étau de ses bras. La circulation sanguine se rétablit dans mes bras, et je récupère autant d'air que je peux.
Tout d'un coup, un bruit vient de la porte intérieure. Une clef dans une serrure.
Nous nous dégageons l'un de l'autre en un millième de seconde et je perçois la légère dépression de l'air qu'il déplace de son corps massif, puis un frottement sur le sol et la porte qui grince au fond du couloir. Je suis à peine remis de ma surprise que je vois la silhouette, qui tient une torche, se mélanger à une autre forme humaine, deux fois plus grosse, et la torche s'éteindre en tombant à terre avec un bruit sourd, sans plus m'informer de ce qui se trame entre les deux ombres plongées dans le noir. J'entends peu après le glissement bref d' un tissu contre un autre. Une main a saisi la torche qui se rallume brièvement en direction d'un homme à terre, inerte, vêtu d'un bleu de technicien et de bottes en caoutchouc. Plongé de nouveau dans l'obscurité, je traverse l'espace qui m 'en sépare en suivant du bout des doigts le mur de brique. Arrivé à sa hauteur, je manque de tomber cul par dessus tête, et un bref souffle s'échappe de ma gorge. La porte s'ouvre aussitôt et Paul sort du couloir.
Des ampoules rouges et jaunes diffusent une faible lumière suffisante pour nous orienter. Une salle assez grande pleine comme un œuf d'un capharnaüm de tuyaux et de citernes, de manettes et de volants, de passerelles et d'escaliers, sans aucune présence humaine.
« Cachons le corps ».
Nous retournons dans le couloir et Paul rallume la torche le temps pour nous de choisir nos prises sur l'homme inerte. Je le saisis sous les aisselles tandis que Paul le soulève par les pieds. Paul avait tout de suite repéré une cache entre un des murs et une conduite parallélépipédique haute et large comme une dizaine d'armoires superposées. Nous devons placer les jambes de l'employé le plus loin possible dans la fente étroite et totalement privée d'éclairage, puis le basculer doucement à la verticale. Il reste debout, coincé par les deux parois qui empêchent ses jambes et son buste de s'affaisser. Il a l'air ainsi de dormir debout et un trouble croissant me pousse à demander avec réticence:
« Il est... enfin... tu l'as...
-Il est mort. » Je blêmis et cherche de ma main un support à saisir. « Qu'est-ce que tu crois? On ne plaisante pas, là. C'est eux ou nous. » Il me regarde avec attention. « Il va falloir te mettre ça dans la tête: tu ne dois pas mourir. Tu dois me sortir d'ici vivant. Et faire la nique à nos tortionnaires... parce que tu es leur tête de turc à partir de maintenant, ils te détestent et n'en ont rien à foutre de ton joli minois. Tu es devenu un grain de sable dans la machine de l'Etat, tu comprends?... et merde! Tu n'es pas qu'un gros morceau de viande, Harry! » Il était très en colère contre moi, mais c'était la première fois qu'il employait mon prénom... enfin, mon pseudo!
Je comprenais sa réaction, je détestais comme lui mon attitude conditionnée par des années de manipulations. Comme tout le monde, j'ai consommé de la chair humaine dans ces restaurants où il est bon de se montrer pour monter dans l'estime des gens de pouvoir. Plusieurs fois j'ai dû accepter les invitations à diner de mon employeur ou de mes clients. Paul devinait-il que je me suis fait à l'idée de finir moi aussi allongé sur la table d'un établissement trois étoiles, nu et badigeonné de beurre, entouré d'hommes responsable et parfaitement intégrés au système, en quête d 'ascension social par l'argent ou par le titre? Que j'ai rêvé que leur ambition me plantait un couteau dans le cœur et partageait ma chair en morceaux saignants et goûteux, que leur longues dents de requins les déchiquetaient à l'intérieur de bouches dédaigneuses et inconscientes? Sait-il que j'ai poussé le vice plus loin encore que les autres en préparant mon corps pour ce funeste rendez-vous en m'imposant de longues heures de musculation, un régime savant d'hormones et de substances chimiques métabolisantes, sans parler des quantités incommensurables de produits alimentaires à la traçabilité douteuse que l'industrie alimentaire fabrique dans le secret le plus occulte pour la population, de la nourriture pour bébé au plateau repas tout préparé? Personne ne peut aujourd'hui affirmer n'avoir jamais mangé de la chair humaine, et ça, ça vous rend complice de l'ineffable, et vous confisque tout espoir de changer le monde. Paul est une sorte de bogue dans ce logiciel démoniaque.
« Je suis désolé, Paul. J'ai toujours cru que la mort était une récompense, choisie et programmée. Cet ouvrier, c'est un accident, n'est-ce pas?
-Incroyable! Je n'ai jamais rien entendu d'aussi idiot. Il est temps de décrocher là, et penser par toi-même, et non comme ils t'ont appris. OK, ça risque d'être long. Tu as toujours consommé « normalisé » hein?
-Ben oui, réponds-je en haussant les épaules, comment cela pourrait-il être différent?
-Je ne mange que mes légumes et mes poules.
-Tu veux rire? » C'est absurde. Plus personne n'est autorisé à cultiver un jardin ni à élever des animaux, et la Police contrôle les déchets de chaque individu, et perquisitionne chaque maison systématiquement. La délation citoyenne complète efficacement le dispositif. La raison de ce contrôle réside dans un mal mystérieux, la néophylactie, qui est apparue pendant la Dernière Grande Guerre, et qui a totalement infecté le monde végétal sur l'ensemble de la planète, ainsi que les animaux nourris avec des végétaux non issus de l'agriculture industrielle. Personne ne se risquerait à manger une nourriture non contrôlée!
« Je t'expliquerai un jour...si on sort de ce merdier » réplique-t-il avec un large sourire. Et sans plus regarder mon visage offusqué, il part devant, vers le labyrinthe des passerelles qui montent par dessus les citernes et les boites en tôle de toute tailles à la fonction inconnue. Je reste sur ses pas et entame l'ascension des marches en oubliant pour le moment mes questionnements à la vue de son postérieur juste à la hauteur de mes yeux. Un beau volume bien ferme que les plis du pantalon et le léger balancement des hanches rendent terriblement tentateur. Quand nous arrivons au sommet, sur la galerie supérieure, nous regardons dans toutes les directions pour faire l'inventaire des possibilités de fuite. Seule une porte à notre hauteur constitue éventuellement un objectif intéressant. « Il faudrait se déplacer vite: ils vont fouiller tout le secteur très prochainement. »
La porte donne sur une passerelle qui relie notre bâtiment à un autre, vertical, comme une tour accoudée à un hangar. Notre situation en hauteur nous permet de constater l'absence d'individus à l'extérieur. L'occasion est inespérée et nous traversons immédiatement la passerelle sans précipitation, avec l'air dégagé.
Au bout de l'allée, un espace me sépare de la cloison du hangar. Je regarde cet espace dégagé à droite et à gauche, et aperçois une mince bande de lumière dans un des coins, une porte entrouverte me fait signe de me presser, sur la gauche. Je profite de cette courte distance pour tester l'efficacité de mes jambes et du muscle cardiaque en piquant un sprint le plus silencieusement possible. Satisfait, je jette un coup d'œil par la fente de la porte tandis que je sens les battements de mon cœur se calmer rapidement. Un bâtiment en tôle ondulée, comme le hangar où je suis, délimite une ruelle de 10 mètres de large à moitié baignée par le soleil. Le ciel bleu m'éblouit, il doit être environs midi.
La porte que je dois ouvrir est dans la partie ensoleillée de la ruelle, et une autre porte en face m'attend dans l'ombre. Elle est entrouverte elle aussi, et je crois un bref instant voir mon reflet dans un miroir: quelqu'un m'observe par la fente. Je fais pivoter sur ses gonds la porte étonnamment silencieuse, je regarde, lentement, aussi loin que possible d'un côté, de l'autre, les sens en alerte. Je bondis. Il m'ouvre la porte pour m'éviter de ralentir. Je me ramasse en beauté contre un mur en brique à l'intérieur, formant couloir. Le choc contre cet obstacle inatendu vide l'air de mes poumons, malgré mes bras tendus en guise d'amortisseurs. Un bref rire de Paul accompagne la fermeture de la porte et nous voilà tous les deux plongés dans un noir complet.
« Un vrai barbouze de choc, hein? » souffle-t-il. Je sens qu'il se rapproche de moi pour me parler discrètement. « Nous sommes dans un atelier de fabrication. Les machines sont à l'arrêt. La plupart des techniciens sont partis déjeuner. » Je sens maintenant son souffle sur une de mes joues, il n'est peut-être qu'à quelques centimètres de moi. Je reprends ma respiration, qui se mêle à la sienne. Je sens parfaitement son odeur corporelle, il doit en être de même pour lui: ma chemise colle sous les bras. Soudain une main touche ma poitrine et glisse jusqu'à mon épaule. De l'autre, il va chercher mon bras et descend sa paume jusqu'à mon poignet. « Faut pas se perdre! » dit-il sèchement. Il m'enserre brusquement le poignet et me tire à sa suite le long du mur de brique. Je sens un bref effet de chair de poule m'envahir. Nous marchons prudemment, ignorant si le sol est régulier ou pas. Sa prise au poignet, doucement ferme, est étrangement rassurante. Bizarrement, j'étais prêt, il y a 10 minutes, à céder ma vie pour des dirigeants dépravés et criminels, et maintenant, je la livre aveuglément à un inconnu dont j'ignore les motivations. Je suis stupéfait de me voir autant faire preuve d'incohérence en si peu de temps.
Nous atteignons en quelques secondes une porte métallique, malheureusement verrouillée, et nous poursuivons. Nous sommes rapidement contraints de faire demi-tour face à un cul-de-sac. Nous repassons devant la porte menant à l'extérieur et poursuivons vers l'autre partie du couloir. Il me tient toujours le poignet alors que l'endroit se révèle extrêmement petit: de nouveau un cul-de- sac. Je n'ose rien dire: la situation ne tourne pas à notre avantage.
Paul tient toujours mon bras avec la même fermeté, complètement immobile. J'attends une, deux minutes avant de m'approcher de lui et chuchoter un « alors? » particulièrement dubitatif. Il se jette soudain sur moi: mes deux bras pris en tenaille, le haut de mon corps enlacé par les siens d'une force suffocante, son ventre presse sur mes viscères avec la constance menaçante d'un rouleau compresseur. Son visage est tout prêt, je crois sentir le duvet de ses pommettes. Son haleine fait palpiter mes narines. Je sens les poils sur sa poitrine dressés contre les miens sous la mince couche de nos chemises, cherchant à se mêler comme deux armées sur le champ de bataille dans les friselis de nos tissus. D'un coup de reins sec il me soulève de quelques centimètres et me plaque contre la cloison, la brique en retombant râpe la saillie de mes omoplates. Son genoux remonte contre mon entrejambe sans ménagement et termine de vider l'air de mes poumons, alors qu'une onde électrique irradie autour de mon périnée. Je sers davantage les cuisses contre sa jambe, qui reste immobile un long moment, puis qui tente de se libérer, par petites touches, massant par la même occasion mon scrotum. J'affermis ma prise, autant qu'il me compresse le haut du corps. Je sens la circulation du sang dans sa veine saphène à travers l'épaisseur de nos jeans. Il renonce à s'échapper, et desserre un peu l'étau de ses bras. La circulation sanguine se rétablit dans mes bras, et je récupère autant d'air que je peux.
Tout d'un coup, un bruit vient de la porte intérieure. Une clef dans une serrure.
Nous nous dégageons l'un de l'autre en un millième de seconde et je perçois la légère dépression de l'air qu'il déplace de son corps massif, puis un frottement sur le sol et la porte qui grince au fond du couloir. Je suis à peine remis de ma surprise que je vois la silhouette, qui tient une torche, se mélanger à une autre forme humaine, deux fois plus grosse, et la torche s'éteindre en tombant à terre avec un bruit sourd, sans plus m'informer de ce qui se trame entre les deux ombres plongées dans le noir. J'entends peu après le glissement bref d' un tissu contre un autre. Une main a saisi la torche qui se rallume brièvement en direction d'un homme à terre, inerte, vêtu d'un bleu de technicien et de bottes en caoutchouc. Plongé de nouveau dans l'obscurité, je traverse l'espace qui m 'en sépare en suivant du bout des doigts le mur de brique. Arrivé à sa hauteur, je manque de tomber cul par dessus tête, et un bref souffle s'échappe de ma gorge. La porte s'ouvre aussitôt et Paul sort du couloir.
Des ampoules rouges et jaunes diffusent une faible lumière suffisante pour nous orienter. Une salle assez grande pleine comme un œuf d'un capharnaüm de tuyaux et de citernes, de manettes et de volants, de passerelles et d'escaliers, sans aucune présence humaine.
« Cachons le corps ».
Nous retournons dans le couloir et Paul rallume la torche le temps pour nous de choisir nos prises sur l'homme inerte. Je le saisis sous les aisselles tandis que Paul le soulève par les pieds. Paul avait tout de suite repéré une cache entre un des murs et une conduite parallélépipédique haute et large comme une dizaine d'armoires superposées. Nous devons placer les jambes de l'employé le plus loin possible dans la fente étroite et totalement privée d'éclairage, puis le basculer doucement à la verticale. Il reste debout, coincé par les deux parois qui empêchent ses jambes et son buste de s'affaisser. Il a l'air ainsi de dormir debout et un trouble croissant me pousse à demander avec réticence:
« Il est... enfin... tu l'as...
-Il est mort. » Je blêmis et cherche de ma main un support à saisir. « Qu'est-ce que tu crois? On ne plaisante pas, là. C'est eux ou nous. » Il me regarde avec attention. « Il va falloir te mettre ça dans la tête: tu ne dois pas mourir. Tu dois me sortir d'ici vivant. Et faire la nique à nos tortionnaires... parce que tu es leur tête de turc à partir de maintenant, ils te détestent et n'en ont rien à foutre de ton joli minois. Tu es devenu un grain de sable dans la machine de l'Etat, tu comprends?... et merde! Tu n'es pas qu'un gros morceau de viande, Harry! » Il était très en colère contre moi, mais c'était la première fois qu'il employait mon prénom... enfin, mon pseudo!
Je comprenais sa réaction, je détestais comme lui mon attitude conditionnée par des années de manipulations. Comme tout le monde, j'ai consommé de la chair humaine dans ces restaurants où il est bon de se montrer pour monter dans l'estime des gens de pouvoir. Plusieurs fois j'ai dû accepter les invitations à diner de mon employeur ou de mes clients. Paul devinait-il que je me suis fait à l'idée de finir moi aussi allongé sur la table d'un établissement trois étoiles, nu et badigeonné de beurre, entouré d'hommes responsable et parfaitement intégrés au système, en quête d 'ascension social par l'argent ou par le titre? Que j'ai rêvé que leur ambition me plantait un couteau dans le cœur et partageait ma chair en morceaux saignants et goûteux, que leur longues dents de requins les déchiquetaient à l'intérieur de bouches dédaigneuses et inconscientes? Sait-il que j'ai poussé le vice plus loin encore que les autres en préparant mon corps pour ce funeste rendez-vous en m'imposant de longues heures de musculation, un régime savant d'hormones et de substances chimiques métabolisantes, sans parler des quantités incommensurables de produits alimentaires à la traçabilité douteuse que l'industrie alimentaire fabrique dans le secret le plus occulte pour la population, de la nourriture pour bébé au plateau repas tout préparé? Personne ne peut aujourd'hui affirmer n'avoir jamais mangé de la chair humaine, et ça, ça vous rend complice de l'ineffable, et vous confisque tout espoir de changer le monde. Paul est une sorte de bogue dans ce logiciel démoniaque.
« Je suis désolé, Paul. J'ai toujours cru que la mort était une récompense, choisie et programmée. Cet ouvrier, c'est un accident, n'est-ce pas?
-Incroyable! Je n'ai jamais rien entendu d'aussi idiot. Il est temps de décrocher là, et penser par toi-même, et non comme ils t'ont appris. OK, ça risque d'être long. Tu as toujours consommé « normalisé » hein?
-Ben oui, réponds-je en haussant les épaules, comment cela pourrait-il être différent?
-Je ne mange que mes légumes et mes poules.
-Tu veux rire? » C'est absurde. Plus personne n'est autorisé à cultiver un jardin ni à élever des animaux, et la Police contrôle les déchets de chaque individu, et perquisitionne chaque maison systématiquement. La délation citoyenne complète efficacement le dispositif. La raison de ce contrôle réside dans un mal mystérieux, la néophylactie, qui est apparue pendant la Dernière Grande Guerre, et qui a totalement infecté le monde végétal sur l'ensemble de la planète, ainsi que les animaux nourris avec des végétaux non issus de l'agriculture industrielle. Personne ne se risquerait à manger une nourriture non contrôlée!
« Je t'expliquerai un jour...si on sort de ce merdier » réplique-t-il avec un large sourire. Et sans plus regarder mon visage offusqué, il part devant, vers le labyrinthe des passerelles qui montent par dessus les citernes et les boites en tôle de toute tailles à la fonction inconnue. Je reste sur ses pas et entame l'ascension des marches en oubliant pour le moment mes questionnements à la vue de son postérieur juste à la hauteur de mes yeux. Un beau volume bien ferme que les plis du pantalon et le léger balancement des hanches rendent terriblement tentateur. Quand nous arrivons au sommet, sur la galerie supérieure, nous regardons dans toutes les directions pour faire l'inventaire des possibilités de fuite. Seule une porte à notre hauteur constitue éventuellement un objectif intéressant. « Il faudrait se déplacer vite: ils vont fouiller tout le secteur très prochainement. »
La porte donne sur une passerelle qui relie notre bâtiment à un autre, vertical, comme une tour accoudée à un hangar. Notre situation en hauteur nous permet de constater l'absence d'individus à l'extérieur. L'occasion est inespérée et nous traversons immédiatement la passerelle sans précipitation, avec l'air dégagé.
Wednesday, April 8, 2009
Cannibals. Chapitre 3
Un sourire sur ses lèvres. Malgré la pénombre, son visage inversé est resplendissant, entouré d'une chevelure noire mi-longue et désordonnée qui évoque le panache enflammé d'une navette spatiale au décollage. Ses yeux ont repris vie, ils me happent, moqueurs. Mais cela ne dure qu'un instant, un très court instant de complicité amusée qui me marque au fer rouge. Je suis désespéré au moment même où son visage se durcit, de nouveau plein de rage, le regard tourné vers l'action à mener. Il soulève son buste pour attraper de ses doigts la barre qui le tient en captivité. Il échoue la première fois, son poids étant un handicap certain, et il se laisse balancer en retombant, laissant ses abdominaux récupérer de cet effort contre nature. Il a moins d'entrainement que moi. Moins musclé, sans doute. Pourtant, son ventre est beau, bien gonflé comme celui d'un buveur de bière. Il semble bien ferme, prêt à encaisser les coups et les sévices de nos sbires. Mais sa volonté semble plus dure encore, et il tente une deuxième fois de redresser son buste en s'accrochant aux bords de son jeans, puis en prenant à pleine main ses cuisses et ses mollets. Ses biceps sont gonflés à en faire craquer les manches de sa chemise, tandis qu'il souffle comme un buffle. Il fléchit les jambes et atteint la barre. Il reste suspendu ainsi pieds et mains réunis, et laisse tomber sa tête en arrière, découvrant sa pomme d'Adam et l'ovale de sa bouche happant avidement de larges goulées d'air. Sa peau suinte par tous ses pores, et j'aperçois par l'échancrure du col de sa chemise la naissance de sa pilosité. Je crois même que mes narines saisissent quelques effluves intimes nouvelles et étranges.
Je découvre alors qu'il tient dans une main un objet qui lui permet d'ouvrir le système d'attache de ses pieds. Il a dû procéder de la même façon avec les menottes. Comment a-t-il pu se procurer un passe? L'a-t-il subtilisé à un des geôlier dans la confusion du déplacement de quelques mètres de tout à l'heure, alors qu'il se débattait comme un jeune taureau? Le trouble s'installe dans l'opinion que j'ai de lui. Un pincement de jalousie fait naitre en moi une incompréhension hostile. Cet homme refuse un destin que j'ai secrètement désiré depuis des années. Brusquement ses jambes tombent et il lâche précipitamment le passe pour s'agripper à la barre de ses deux mains et éviter la chute. Il se balance, les bras et son dos en V, sa chemise sort de son jeans et me dissimule la cambrure de ses reins et de ses fesses.
Le passe a rebondi quelques mètres plus loin sur la gauche, et mon voisin de gauche qui s'était manifesté avant l'arrivée de nos tortionnaires se met à bouger en fixant l'objet avec avidité. Je regarde à mon tour le passe, incrédule. Une forme grise de la taille d'une poire aussi tentante que répulsive. J'en oublie quelques secondes la présence des centaines d'hommes autour de moi, mon regard passant de mon voisin à l'objet et de l'objet à mon voisin que je découvre avec curiosité tant son attitude soudaine me surprend. Une tension dans son cou et ses bras semblent pousser ses yeux hors de leur orbite, comme pour contrebalancer l'entrave d'un long râle étouffé par le ball gag. Son énergie comme un volcan éteint n'attend que le signal codé de l'objet pour exploser. Son désir de liberté m'interroge: que suis-je donc devenu, moi si volontaire pendant ma longue période de préparation dans les gymnases, moi qui est sculpté mon corps avec obstination, en quête d'optimisation, d'efficacité et de reconnaissance? Qui a tort, celui qui sublime l'ignominie de l'ordre social pour mieux le détourner ou celui qui prétend orgueilleusement l'ignorer en rêvant y échapper? De toute évidence, mon voisin ne se pose pas ce genre de question. Sa réaction n'est pas très éloignée en ce moment de celle d'un renard prêt à se ronger la patte tombée dans un piège à mâchoire.
Notre Harry Houdini lâche la barre fixe après avoir échauffé ses chevilles et atterrit lourdement en accompagnant sa chute d'une roulade. Il se remet aussitôt sur ses pieds et court récupérer le passe. Il regarde autour de lui comme pour se repérer. Il semble confus, peut-être surpris par le cours des évènements. Il commence à se diriger sur les pas des geôliers quand je lance à l'unisson avec mon voisin un cri de détresse. Il se tourne à moitié vers nous, hésite un peu puis repart vers ce qui semble être la sortie. Il disparaît bientôt dans le crépuscule, nous laissant dans la stupéfaction. Nous n'osons à peine nous regarder: un sentiment de honte nous étreint l'un et l'autre, pour autant que je puisse deviner les pensées de mon voisin. Personnellement, j'ai honte de moi, mais le regard venimeux de mon voisin laisse deviner une autre cible. Son regard reste fixé à l'endroit où nous avons vu Harry disparaître.
Le bel Harry n'a eu cure de ma vie. L'ange libérateur ne m'a pas jugé digne. Un sentiment de haine tente d'étouffer cette admiration déçue aussi irraisonnée qu'indigne. Je jette un regard de reproche à mon voisin, pour me libérer de cette culpabilité idiote. Il semble pendant quelques secondes ne pas comprendre mon froncement de sourcils, puis décide de détourner la tête, déboussolé dans sa détresse grandissante.
Quelques minutes d'une tristesse infinie, qui souffle comme une brise sur les évènements récents, s'allongent dans l'air poussiéreux du hangar. Seul le vide dans la rangée d'hommes attachés à la verticale en face de moi me rappelle la réalité de cet improbable coup de théâtre. Une farce à laquelle j'aurais préféré ne jamais participer.
Nous le voyons bien avant de l'entendre. Malgré sa corpulence et sa démarche oscillante d'un canard, son retour s'effectue dans un silence parfait. Il s'accroupit devant nous pour reprendre son souffle tout en nous considérant. Des mèches de cheveux collent un peu sur son front. Un bref regard alentour l'assure de la présence exclusive au sein de l'alcôve de mon voisin et de moi-même parmi la gente éveillée.
« Vous êtes encore capables de courir, non? Les autres sont fichus, dit-il en jetant un œil par dessus son épaule en direction de la grande salle, trop épuisés, ils seraient des boulets. »
Il fait une pose et nous regarde alternativement, sa pensée en ébullition.
« Il faut pouvoir courir vite, poursuit-il. Mais j'ai besoin que d'un seul d'entre vous, désolé. J'ai besoin du plus costaud. »
Sans attendre, il se met à me peloter les cuisses, sur l'extérieur d'abord et glisse sur mes mollets puis remonte lentement à l'intérieur, s'attardant à côté de mon entrejambe en me scrutant le regard avec insistance. Il palpe ensuite mes bras et caresse mes pectoraux et je me cambre malgré moi. Mon paquet se gonfle en même temps que le bout de mes seins sous ses mains. Il jette un regard discret sur ma braguette et se détourne de moi le visage impassible pour s'accroupir à côté de mon voisin. A la première caresse sur ses cuisses, l'homme réagit en poussant un bref son, sonnant comme une désapprobation. Il secoue la tête lorsque les mains s'approchent de son entrejambe. A ma stupéfaction, une des deux mains se met à lui masser ses organes génitaux. Le bâillonné se met à pousser plusieurs plaintes rageuses, ce qui fait sourire son tourmenteur. Puis ce dernier lui assène une grande claque au visage.
« Eliminé mon gars! Mauvaise réponse!»
Il se relève et revient s'agenouiller près de moi en disant:
« Toi, j'espère que la fermeté de tes muscles est à la hauteur de ta volonté de t'en sortir », et il m'enlève le ball gag. Le contact de sa main rugueuse et poilue me fait oublier l'ankylose de la mâchoire et la brûlure des lèvres. Je regarde pour la première fois son visage de près tandis qu'il applique le passe électronique sur mes menottes et je glisse avec ravissement sur la courbure de sa gorge et de ses joues rondes, piquées d'une barbe naissante. Son dos quand il se penche pour me libérer les pieds m'apparait plus large et solide que je ne l'ai cru jusque là. Sous une couche de gras se meut une musculature tout ce qu'il y a de plus efficiente.
Il s'éloigne déjà alors que j'essaye de me mettre sur pied. Le gars resté ligoté lance quelques injures inaudibles, et suivant l'exemple de mon sauveur je ne lui jette aucun regard, mais à la première tentative pour avancer une jambe, je suis pris d'un vertige qui me précipite sur mes genoux, provoquant son rire sardonique. Harry revient sur ses pas et me saisit par les dessous de bras. Un frisson me parcourt l'échine et je tente de retrouver la sensation du poids de mon corps sur le sol.
« Ne me fais pas regretter mon choix, mon gros », menace-t-il sèchement, mais lorsque je tourne mon visage vers le sien, son regard s'adoucit imperceptiblement et évite gêné le contact de mes yeux. Il regarde l'homme à terre qui continue à rire comme un possédé hystérique. Je l'écarte gentiment de moi, et fait mes premiers pas en direction de la grande salle la tête baissée, les sens en émois.
Je retrouve la maîtrise de mes muscles et de mes tendons progressivement, le squelette retrouve son assise et le sang irrigue de nouveau certaines parties ankylosées comme mon fessier et les jambes. Ma tête ne me tourne plus mais j'ai les oreilles comme bouchées après une plongée de plusieurs mètres sous l'eau.
Quand j'atteins les premiers rangs des hommes suspendus de la grande salle, Harry, celui dont je ne sais rien, me double et se glisse entre deux rangées de prisonniers. A peine remis de mon malaise, je dois supporter la vue de ces corps en souffrance écartelés sous leur propre poids. Des ventres proéminents sur ma gauche, des dos et des culs rebondis sur ma droite, se succèdent rangés comme des sardines avec une régularité infernale. Je n'ose pas regarder les visages bâillonnés de ces compagnons d'infortune que nous nous apprêtons à abandonner à leur funeste sort.
« Quel est ton nom? » arrivé-je à articuler. Ma langue semble avoir triplé de volume. J'ai soif.
Il s'arrête et se tourne vers moi, une certaine défiance sur ses traits.
« Paul, tu n'as qu'à m'appeler Paul » et repart aussitôt. Je le suis en m'interrogeant sur cette réponse un peu étrange.
Sans se retourner, il me demande au bout de 20 secondes, « et toi? ». J'esquisse un sourire, le premier depuis longtemps, et réponds humblement « moi, c'est... ce sera Harry. »
Il a beau être le plus fort question esprit révolutionnaire, il n'a pas le monopole de la discrétion.
Nous arrivons bientôt à l'autre bout du hangar. Je suis étonné que les mecs devant lesquels nous passons ne manifestent pas plus leur aspiration pour la liberté. Je me demande s'ils ne sont pas tous drogués pour les mettre dans un tel état de soumission. Je m'arrête devant l'un d'eux qui gémit doucement. C'est un mec un peu plus grand que moi, plutôt mignon de visage, et plus gras. Son ventre descend bas sur l'aine. Je laisse ma main glisser sur la courbe de son ventre en scrutant son visage. Ses yeux me regardent à travers la fente des paupières baissées. Il ne réagit pas plus que ça. Paul me rejoint. « Qu'est-ce que tu fous?
- Je vérifie un truc. »
Je regarde Paul. Puis je mets ma main dans l'entrejambe du type qui se met faiblement à bouger la tête. Je masse le paquet et évalue la grosseur de son sexe qui se met à gonfler, en regardant toujours Paul. Ce dernier me fixe de ses yeux durs, imperturbable.
« Il est vivant, et réagit aux stimuli sexuels.
- La grande découverte que voilà! » dit-il excédé. « On n'a pas que ça à foutre mon gars, des stimuli sexuels, nos geôliers sont prêts à nous en servir à la pelle. Si t'aimes ça, je t'attache dans un coin, ils viendront très vite te donner toutes sortes de sensations. Alors décide-toi. » Il s'éclipse.
Je range ma main dans la poche de mon jeans, et baisse la tête. Paul est sur le point de disparaître au bout de l'allée. Je regarde l'homme suspendu qui a maintenant une belle bosse sous sa braguette, et qui semble me supplier, m'implorer de ses yeux mouillés, de le finir.
Définitivement.
Je découvre alors qu'il tient dans une main un objet qui lui permet d'ouvrir le système d'attache de ses pieds. Il a dû procéder de la même façon avec les menottes. Comment a-t-il pu se procurer un passe? L'a-t-il subtilisé à un des geôlier dans la confusion du déplacement de quelques mètres de tout à l'heure, alors qu'il se débattait comme un jeune taureau? Le trouble s'installe dans l'opinion que j'ai de lui. Un pincement de jalousie fait naitre en moi une incompréhension hostile. Cet homme refuse un destin que j'ai secrètement désiré depuis des années. Brusquement ses jambes tombent et il lâche précipitamment le passe pour s'agripper à la barre de ses deux mains et éviter la chute. Il se balance, les bras et son dos en V, sa chemise sort de son jeans et me dissimule la cambrure de ses reins et de ses fesses.
Le passe a rebondi quelques mètres plus loin sur la gauche, et mon voisin de gauche qui s'était manifesté avant l'arrivée de nos tortionnaires se met à bouger en fixant l'objet avec avidité. Je regarde à mon tour le passe, incrédule. Une forme grise de la taille d'une poire aussi tentante que répulsive. J'en oublie quelques secondes la présence des centaines d'hommes autour de moi, mon regard passant de mon voisin à l'objet et de l'objet à mon voisin que je découvre avec curiosité tant son attitude soudaine me surprend. Une tension dans son cou et ses bras semblent pousser ses yeux hors de leur orbite, comme pour contrebalancer l'entrave d'un long râle étouffé par le ball gag. Son énergie comme un volcan éteint n'attend que le signal codé de l'objet pour exploser. Son désir de liberté m'interroge: que suis-je donc devenu, moi si volontaire pendant ma longue période de préparation dans les gymnases, moi qui est sculpté mon corps avec obstination, en quête d'optimisation, d'efficacité et de reconnaissance? Qui a tort, celui qui sublime l'ignominie de l'ordre social pour mieux le détourner ou celui qui prétend orgueilleusement l'ignorer en rêvant y échapper? De toute évidence, mon voisin ne se pose pas ce genre de question. Sa réaction n'est pas très éloignée en ce moment de celle d'un renard prêt à se ronger la patte tombée dans un piège à mâchoire.
Notre Harry Houdini lâche la barre fixe après avoir échauffé ses chevilles et atterrit lourdement en accompagnant sa chute d'une roulade. Il se remet aussitôt sur ses pieds et court récupérer le passe. Il regarde autour de lui comme pour se repérer. Il semble confus, peut-être surpris par le cours des évènements. Il commence à se diriger sur les pas des geôliers quand je lance à l'unisson avec mon voisin un cri de détresse. Il se tourne à moitié vers nous, hésite un peu puis repart vers ce qui semble être la sortie. Il disparaît bientôt dans le crépuscule, nous laissant dans la stupéfaction. Nous n'osons à peine nous regarder: un sentiment de honte nous étreint l'un et l'autre, pour autant que je puisse deviner les pensées de mon voisin. Personnellement, j'ai honte de moi, mais le regard venimeux de mon voisin laisse deviner une autre cible. Son regard reste fixé à l'endroit où nous avons vu Harry disparaître.
Le bel Harry n'a eu cure de ma vie. L'ange libérateur ne m'a pas jugé digne. Un sentiment de haine tente d'étouffer cette admiration déçue aussi irraisonnée qu'indigne. Je jette un regard de reproche à mon voisin, pour me libérer de cette culpabilité idiote. Il semble pendant quelques secondes ne pas comprendre mon froncement de sourcils, puis décide de détourner la tête, déboussolé dans sa détresse grandissante.
Quelques minutes d'une tristesse infinie, qui souffle comme une brise sur les évènements récents, s'allongent dans l'air poussiéreux du hangar. Seul le vide dans la rangée d'hommes attachés à la verticale en face de moi me rappelle la réalité de cet improbable coup de théâtre. Une farce à laquelle j'aurais préféré ne jamais participer.
Nous le voyons bien avant de l'entendre. Malgré sa corpulence et sa démarche oscillante d'un canard, son retour s'effectue dans un silence parfait. Il s'accroupit devant nous pour reprendre son souffle tout en nous considérant. Des mèches de cheveux collent un peu sur son front. Un bref regard alentour l'assure de la présence exclusive au sein de l'alcôve de mon voisin et de moi-même parmi la gente éveillée.
« Vous êtes encore capables de courir, non? Les autres sont fichus, dit-il en jetant un œil par dessus son épaule en direction de la grande salle, trop épuisés, ils seraient des boulets. »
Il fait une pose et nous regarde alternativement, sa pensée en ébullition.
« Il faut pouvoir courir vite, poursuit-il. Mais j'ai besoin que d'un seul d'entre vous, désolé. J'ai besoin du plus costaud. »
Sans attendre, il se met à me peloter les cuisses, sur l'extérieur d'abord et glisse sur mes mollets puis remonte lentement à l'intérieur, s'attardant à côté de mon entrejambe en me scrutant le regard avec insistance. Il palpe ensuite mes bras et caresse mes pectoraux et je me cambre malgré moi. Mon paquet se gonfle en même temps que le bout de mes seins sous ses mains. Il jette un regard discret sur ma braguette et se détourne de moi le visage impassible pour s'accroupir à côté de mon voisin. A la première caresse sur ses cuisses, l'homme réagit en poussant un bref son, sonnant comme une désapprobation. Il secoue la tête lorsque les mains s'approchent de son entrejambe. A ma stupéfaction, une des deux mains se met à lui masser ses organes génitaux. Le bâillonné se met à pousser plusieurs plaintes rageuses, ce qui fait sourire son tourmenteur. Puis ce dernier lui assène une grande claque au visage.
« Eliminé mon gars! Mauvaise réponse!»
Il se relève et revient s'agenouiller près de moi en disant:
« Toi, j'espère que la fermeté de tes muscles est à la hauteur de ta volonté de t'en sortir », et il m'enlève le ball gag. Le contact de sa main rugueuse et poilue me fait oublier l'ankylose de la mâchoire et la brûlure des lèvres. Je regarde pour la première fois son visage de près tandis qu'il applique le passe électronique sur mes menottes et je glisse avec ravissement sur la courbure de sa gorge et de ses joues rondes, piquées d'une barbe naissante. Son dos quand il se penche pour me libérer les pieds m'apparait plus large et solide que je ne l'ai cru jusque là. Sous une couche de gras se meut une musculature tout ce qu'il y a de plus efficiente.
Il s'éloigne déjà alors que j'essaye de me mettre sur pied. Le gars resté ligoté lance quelques injures inaudibles, et suivant l'exemple de mon sauveur je ne lui jette aucun regard, mais à la première tentative pour avancer une jambe, je suis pris d'un vertige qui me précipite sur mes genoux, provoquant son rire sardonique. Harry revient sur ses pas et me saisit par les dessous de bras. Un frisson me parcourt l'échine et je tente de retrouver la sensation du poids de mon corps sur le sol.
« Ne me fais pas regretter mon choix, mon gros », menace-t-il sèchement, mais lorsque je tourne mon visage vers le sien, son regard s'adoucit imperceptiblement et évite gêné le contact de mes yeux. Il regarde l'homme à terre qui continue à rire comme un possédé hystérique. Je l'écarte gentiment de moi, et fait mes premiers pas en direction de la grande salle la tête baissée, les sens en émois.
Je retrouve la maîtrise de mes muscles et de mes tendons progressivement, le squelette retrouve son assise et le sang irrigue de nouveau certaines parties ankylosées comme mon fessier et les jambes. Ma tête ne me tourne plus mais j'ai les oreilles comme bouchées après une plongée de plusieurs mètres sous l'eau.
Quand j'atteins les premiers rangs des hommes suspendus de la grande salle, Harry, celui dont je ne sais rien, me double et se glisse entre deux rangées de prisonniers. A peine remis de mon malaise, je dois supporter la vue de ces corps en souffrance écartelés sous leur propre poids. Des ventres proéminents sur ma gauche, des dos et des culs rebondis sur ma droite, se succèdent rangés comme des sardines avec une régularité infernale. Je n'ose pas regarder les visages bâillonnés de ces compagnons d'infortune que nous nous apprêtons à abandonner à leur funeste sort.
« Quel est ton nom? » arrivé-je à articuler. Ma langue semble avoir triplé de volume. J'ai soif.
Il s'arrête et se tourne vers moi, une certaine défiance sur ses traits.
« Paul, tu n'as qu'à m'appeler Paul » et repart aussitôt. Je le suis en m'interrogeant sur cette réponse un peu étrange.
Sans se retourner, il me demande au bout de 20 secondes, « et toi? ». J'esquisse un sourire, le premier depuis longtemps, et réponds humblement « moi, c'est... ce sera Harry. »
Il a beau être le plus fort question esprit révolutionnaire, il n'a pas le monopole de la discrétion.
Nous arrivons bientôt à l'autre bout du hangar. Je suis étonné que les mecs devant lesquels nous passons ne manifestent pas plus leur aspiration pour la liberté. Je me demande s'ils ne sont pas tous drogués pour les mettre dans un tel état de soumission. Je m'arrête devant l'un d'eux qui gémit doucement. C'est un mec un peu plus grand que moi, plutôt mignon de visage, et plus gras. Son ventre descend bas sur l'aine. Je laisse ma main glisser sur la courbe de son ventre en scrutant son visage. Ses yeux me regardent à travers la fente des paupières baissées. Il ne réagit pas plus que ça. Paul me rejoint. « Qu'est-ce que tu fous?
- Je vérifie un truc. »
Je regarde Paul. Puis je mets ma main dans l'entrejambe du type qui se met faiblement à bouger la tête. Je masse le paquet et évalue la grosseur de son sexe qui se met à gonfler, en regardant toujours Paul. Ce dernier me fixe de ses yeux durs, imperturbable.
« Il est vivant, et réagit aux stimuli sexuels.
- La grande découverte que voilà! » dit-il excédé. « On n'a pas que ça à foutre mon gars, des stimuli sexuels, nos geôliers sont prêts à nous en servir à la pelle. Si t'aimes ça, je t'attache dans un coin, ils viendront très vite te donner toutes sortes de sensations. Alors décide-toi. » Il s'éclipse.
Je range ma main dans la poche de mon jeans, et baisse la tête. Paul est sur le point de disparaître au bout de l'allée. Je regarde l'homme suspendu qui a maintenant une belle bosse sous sa braguette, et qui semble me supplier, m'implorer de ses yeux mouillés, de le finir.
Définitivement.
Tuesday, April 7, 2009
Cannibals. Chapitre 2
D'ailleurs, quand on parle du loup... Quatre ombres surgissent dans notre alcôve. Je ne les avais pas entendus arriver ceux-là. Des baraques à la démarche lourde et silencieuse, prédatrice. Certains mecs suspendus font entendre leur gémissement avec un peu plus d'insistance, tandis que d'autres se taisent. Quand les silhouettes s'approchent du petit groupe au centre de notre pièce, l'un d'entre eux, qui a les pieds à peine touchant le sol, se met à se trémousser, les plis de sa chemise dansant sur la peau tendue de son large ventre, ces pectoraux gonflés et ses bras tendus comme deux grosses buches au dessus de ses épaules charnues. Le groupe hésite, s'arrête, les quatre têtes se tournent en direction de l'homme qui se tortille comme un ver au bout d'un hameçon. Son visage doit être implorant, j'imagine, alors que les matons se positionnent lentement autour de lui, deux devant et deux derrière.
« Pas l'air content celui-là.
-Le pauvre chaton, l'a mal aux poignets hein?
-L'aurait envie que tout ça s'arrête p't-être bien? »
Ces salauds ont de jolies voix, fils de putes! Une basse et deux barytons. Celle de l'asticot dodu, pas facile à distinguer à cause du bâillon, me semble plus aigüe. Ce doux rêveur pense réellement pouvoir les apitoyer.
« Qu'est-ce qu'i' dit?
-J'comprend pas personnellement. Parle pas comme nous.
-Les chiens jappent, c'est bien connu.
-Un petit chien, le chaton?
-Ah ah ah!
-Un p'tit chien qui miaule, c'est pas normal ça. »
Le cerbère en face de la masse immobilisée du danseur en équilibre précaire sur la pointe de ses pieds sort une longue matraque en caoutchouc mou et lui frappe violemment la bidoche. La chemise blanche du prisonnier sort à moitié de son pantalon. Plus aucun son ne traverse le baillon. Je sens une goutte de transpiration dégouliner sur mon flan.
« On dit plus rien? » demande l'agresseur, puis il assène un deuxième coup mais plus bas cette fois-ci. Un cri plus puissant que jamais traverse l'espace tandis que l'homme, malgré sa douleur aux poignets, remonte péniblement ses deux jambes vers le haut, et lutte pour garder ses tibias aussi hauts que possible devant son bassin. L'autre cerbère en face ricane, avec un son aigüe. Les deux autres compères, derrière le prisonnier qui pousse quelques plaintes essoufflées, s'approchent de ce dernier et se mettent à lui caresser le postérieur. L'un des deux colle brusquement son visage contre la chemise blanche au niveau des poignées d'amour. Sa proie se tend brusquement en lançant un cri court et violent. Je ne vois pas son visage de là où je suis mais je devine les larmes lui jaillirent des yeux.
« Tout doux, agent 700-02. L'heure du souper n'a pas encore sonné! »
C'est l'homme à la matraque qui vient de parler, et aussitôt il envoie un deuxième coup sur les parties génitales du souffre-douleur.
Parfaitement synchronisé, la saillie de mon voisin de gauche vient amplifier un long cri de douleur. « Crevez tous!!! Crevez et pourrissez en enfer!!!»
Les quatre sadiques se retournent vivement dans notre direction, les armes aussitôt brandies. Je lis dans leur formes noires l'inquiétude et la surprise. Puis celui à la voix aigüe lance de nouveau son ricanement et dis:
« Un rapport au service accueil semble nécessaire, quelqu'un a mal fait son boulot là-bas. »
Et la femme s'avance vers nous. Car il s'agit d'une femme. Aussi balaise que ses confrères, mais avec une poitrine en plus. Sans doute. J'ai du mal à voir jusqu'à ce qu'elle s'arrête à 4/5 mètres de nous. Pas beaucoup de poitrine en fait, les doses de testostérone ont dû faire fondre cette partie de son anatomie. En revanche, je ne serais pas surpris que la taille de son clitoris ait été multiplié par 10.
« Lequel d'entre vous a pu parler?»
Les trois autres la rejoignent et restent légèrement en retrait, ricanant. L'un d'eux tend une main et montre du doigt mon voisin de droite. La femme bondit comme un rhinocéros et lui assène un coup de sa matraque en caoutchouc dur; l'homme encore endormi ne réagit pas. Cette drogue est vraiment puissante. Puis elle lance un grognement de rage et s'en prend à moi. La matraque frappe ma cuisse droite et je me recroqueville tant bien que mal en simulant une vive douleur. En réalité, je n'ai presque rien senti: mes membres sont épais et mes muscles en béton!
Mais mon gémissement feint semble l'avoir rendue folle: elle s'approche de moi et commence à me frapper de plus belle, s'approchant, un peu plus à chaque coup, de ma tête. Elle va me tuer quand:
« C'est moi pouffiasse! Que ton con soit bouffé par les cancrelats et que tes ovaires pourrissent dans la merde! »
Je remercie et chéris intérieurement mon désagréable voisin tout en ressentant les premières douleurs le long de mon flan droit et dans mon bras gauche qui a protégé ma tête in extremis... Un moment de silence accompagne les douleurs de ma chair. Je ne mise pas cher sur la vie de mon sauveur.
« Attends, 530-15. J'ai une bien meilleure idée. » dit le premier matraqueur.
La femme au joli matricule suspend en l'air son bâton au dessus de l'impertinent. Celui-ci attend sans broncher son destin de nouveau martyre. Je distingue faiblement les rides creusées sur son front et la grimace féroce de sa bouche. Seul son petit nez en trompette ose brandir encore un peu une sorte de fierté juvénile.
Après avoir expliqué son plan à ses confrères, le matraqueur sort un passe et les deux autres hommes saisissent mon voisin qui ne peut s'empêcher de lâcher quelques gracieusetés. Une fois détaché du mur, il est mis sur pied et trainé virilement jusqu'au milieu de notre alcôve. Auparavant, la femme avait détaché l'homme suspendu qui reste prostré par terre, à demi étouffé par des sanglots. Devant moi, j'assiste au traitement particulier réservé à mon sauveur suicidaire. Il est projeté à terre, à l'emplacement où se trouvait l'homme surveillé par la femme. Les chaines sont descendues pour lier les chevilles du beau révolutionnaire qui harangue ses tortionnaires comme un charretier. Puis la chaine est tendue et le corps charpenté du prisonnier au vers libre s'élève par à-coup. La tête en bas, il arrive à envoyer quelques jolis noms d'oiseaux aux quatre agents qui s'éloignent en riant accompagnés de leur prisonnier plié en deux et jambes tremblantes.
Il a une énergie vraiment surprenante. Il crie encore des injures alors que les matons ont quitté les lieux depuis bientôt 10 minutes. Il se tortille dans tous les sens, un magnifique lombric dodu qui n'attend que la bouche d'un gros poisson-chat. J'ai tout loisir pour l'admirer, ses formes pleines, sa vitalité, sa voix vibrante et puissante, le vert langage de son passé ouvrier. Je devine ses origines géographiques, certainement la région des usines de traitement des déchets, dans le nord. Plusieurs générations d'ouvriers coulent dans ses veines, une race fière et courageuse, soudée par l'adversité, toujours au bord de la rébellion. Sans ces gens-là, la société étoufferait sous les masses prodigieuses des déchets qu'elle produit inconsidérément. Mais leurs dures conditions de travail les classent parmi la lie, et l'enlèvement de cet homme ne vient en rien affecter la bonne conscience collective. Au contraire, ses formes idéales viendront combler le regard des spectateurs. La douceur de ses courbes, les formes pleines de son énergie, la masse fabuleuse de sa chair au goût sublime. Son pantalon serré par la saillie de ses fesses me laisse deviner soudain la protubérance lente de son membre viril.
Je ne m'en suis pas rendu compte, perdu dans mes pensée, mais il a cessé de parler depuis quelques temps. Son corps semble osciller de temps en temps, au moindre de ces gestes. Sa respiration même impulse un léger balancement. Sa queue a pleinement pris sa place, de biais, vers le bas, son épanouissement est étonnant. Une orchidée monstrueuse accrochée au tronc d'un baobab. Les couilles ne sont pas en reste, par ailleurs. Elles sont descendues au milieu du pubis, prêtes à s'échapper, la braguette est sur le point d'éclater, comme les portes métalliques d'une prison d'argent! Je n'ai jamais rien vu de pareil, avec cette lumière zénithale glauque rasant les formes dans une mise en scène dramatique. Le métal dur et froid des chaines autour de ses pieds brillent faiblement, et le tissu de ses vêtements l'entoure d'une chaude auréole de coton. La veine cave sur son cou bas au rythme de son cœur, fortement, dangereusement. La congestion fait ressortir les veines des tempes, et ses oreilles prennent la couleur de fruits confis. Sa poitrine se soulève et se rétracte en symbiose rythmique avec son cœur que je crois entendre battre dans ma propre poitrine. Ses mains attachées derrière le thorax, il ressemble à une chauve-souris prête à déployer ses ailes, en quête de nectar.
Et il me regarde.
Ses yeux fixent les miens, sévères, accusateurs. Sa colère est immense malgré l'accumulation du sang dans son cerveau. Il semble lutter pour garder connaissance, et je suis son point d'ancrage. Je voudrais lui transmettre toute mon énergie pour qu'il s'échappe. Oui, je voudrais qu'il survive, qu'il parte comme un ange vengeur par dessus les dépôts, les usines de transformation et les casernes de nos sbires sadiques. Je le vois comme un superman violent et infatigable tuant un par un les décideurs sans morale de notre monde devenu fou. Je rêve, mon regard plongé dans le sien. Un moment d'espoir, une période indéterminée pendant laquelle j'ai foi en la reprise en main de nos destins, du sien et du mien. Un projet de vie, en équipe, en duo! Qu'est-ce qu'il m'arrive? Je reprend pied dans le réel, soudain alarmé. Ses yeux sont sombres, ils perdent peu à peu de leur éclat. Des soubresauts secouent son large buste. Cela me rappelle vaguement les absurdes dénouements des opéras italiens. Je perd le contact de son regard. Je le perd. Ma respiration s'arrête. Son sexe dégonfle, petit à petit, et j'ai l'impression de me vider de mon sang.
La rage m'envahit, il me la transmise je crois, car je lance un cri à m'en péter les veines. Je hurle comme les loups, je serre les yeux et les poings, je m'entortille comme une vipère saisissant sa proie, je m'arrache la peau en tirant sur mes liens et c'est vraiment par inadvertance, frappé de douleur, que j'aperçois, à travers le brouillard de mes larmes, les ailes déployées d'un aigle impérial.
« Pas l'air content celui-là.
-Le pauvre chaton, l'a mal aux poignets hein?
-L'aurait envie que tout ça s'arrête p't-être bien? »
Ces salauds ont de jolies voix, fils de putes! Une basse et deux barytons. Celle de l'asticot dodu, pas facile à distinguer à cause du bâillon, me semble plus aigüe. Ce doux rêveur pense réellement pouvoir les apitoyer.
« Qu'est-ce qu'i' dit?
-J'comprend pas personnellement. Parle pas comme nous.
-Les chiens jappent, c'est bien connu.
-Un petit chien, le chaton?
-Ah ah ah!
-Un p'tit chien qui miaule, c'est pas normal ça. »
Le cerbère en face de la masse immobilisée du danseur en équilibre précaire sur la pointe de ses pieds sort une longue matraque en caoutchouc mou et lui frappe violemment la bidoche. La chemise blanche du prisonnier sort à moitié de son pantalon. Plus aucun son ne traverse le baillon. Je sens une goutte de transpiration dégouliner sur mon flan.
« On dit plus rien? » demande l'agresseur, puis il assène un deuxième coup mais plus bas cette fois-ci. Un cri plus puissant que jamais traverse l'espace tandis que l'homme, malgré sa douleur aux poignets, remonte péniblement ses deux jambes vers le haut, et lutte pour garder ses tibias aussi hauts que possible devant son bassin. L'autre cerbère en face ricane, avec un son aigüe. Les deux autres compères, derrière le prisonnier qui pousse quelques plaintes essoufflées, s'approchent de ce dernier et se mettent à lui caresser le postérieur. L'un des deux colle brusquement son visage contre la chemise blanche au niveau des poignées d'amour. Sa proie se tend brusquement en lançant un cri court et violent. Je ne vois pas son visage de là où je suis mais je devine les larmes lui jaillirent des yeux.
« Tout doux, agent 700-02. L'heure du souper n'a pas encore sonné! »
C'est l'homme à la matraque qui vient de parler, et aussitôt il envoie un deuxième coup sur les parties génitales du souffre-douleur.
Parfaitement synchronisé, la saillie de mon voisin de gauche vient amplifier un long cri de douleur. « Crevez tous!!! Crevez et pourrissez en enfer!!!»
Les quatre sadiques se retournent vivement dans notre direction, les armes aussitôt brandies. Je lis dans leur formes noires l'inquiétude et la surprise. Puis celui à la voix aigüe lance de nouveau son ricanement et dis:
« Un rapport au service accueil semble nécessaire, quelqu'un a mal fait son boulot là-bas. »
Et la femme s'avance vers nous. Car il s'agit d'une femme. Aussi balaise que ses confrères, mais avec une poitrine en plus. Sans doute. J'ai du mal à voir jusqu'à ce qu'elle s'arrête à 4/5 mètres de nous. Pas beaucoup de poitrine en fait, les doses de testostérone ont dû faire fondre cette partie de son anatomie. En revanche, je ne serais pas surpris que la taille de son clitoris ait été multiplié par 10.
« Lequel d'entre vous a pu parler?»
Les trois autres la rejoignent et restent légèrement en retrait, ricanant. L'un d'eux tend une main et montre du doigt mon voisin de droite. La femme bondit comme un rhinocéros et lui assène un coup de sa matraque en caoutchouc dur; l'homme encore endormi ne réagit pas. Cette drogue est vraiment puissante. Puis elle lance un grognement de rage et s'en prend à moi. La matraque frappe ma cuisse droite et je me recroqueville tant bien que mal en simulant une vive douleur. En réalité, je n'ai presque rien senti: mes membres sont épais et mes muscles en béton!
Mais mon gémissement feint semble l'avoir rendue folle: elle s'approche de moi et commence à me frapper de plus belle, s'approchant, un peu plus à chaque coup, de ma tête. Elle va me tuer quand:
« C'est moi pouffiasse! Que ton con soit bouffé par les cancrelats et que tes ovaires pourrissent dans la merde! »
Je remercie et chéris intérieurement mon désagréable voisin tout en ressentant les premières douleurs le long de mon flan droit et dans mon bras gauche qui a protégé ma tête in extremis... Un moment de silence accompagne les douleurs de ma chair. Je ne mise pas cher sur la vie de mon sauveur.
« Attends, 530-15. J'ai une bien meilleure idée. » dit le premier matraqueur.
La femme au joli matricule suspend en l'air son bâton au dessus de l'impertinent. Celui-ci attend sans broncher son destin de nouveau martyre. Je distingue faiblement les rides creusées sur son front et la grimace féroce de sa bouche. Seul son petit nez en trompette ose brandir encore un peu une sorte de fierté juvénile.
Après avoir expliqué son plan à ses confrères, le matraqueur sort un passe et les deux autres hommes saisissent mon voisin qui ne peut s'empêcher de lâcher quelques gracieusetés. Une fois détaché du mur, il est mis sur pied et trainé virilement jusqu'au milieu de notre alcôve. Auparavant, la femme avait détaché l'homme suspendu qui reste prostré par terre, à demi étouffé par des sanglots. Devant moi, j'assiste au traitement particulier réservé à mon sauveur suicidaire. Il est projeté à terre, à l'emplacement où se trouvait l'homme surveillé par la femme. Les chaines sont descendues pour lier les chevilles du beau révolutionnaire qui harangue ses tortionnaires comme un charretier. Puis la chaine est tendue et le corps charpenté du prisonnier au vers libre s'élève par à-coup. La tête en bas, il arrive à envoyer quelques jolis noms d'oiseaux aux quatre agents qui s'éloignent en riant accompagnés de leur prisonnier plié en deux et jambes tremblantes.
Il a une énergie vraiment surprenante. Il crie encore des injures alors que les matons ont quitté les lieux depuis bientôt 10 minutes. Il se tortille dans tous les sens, un magnifique lombric dodu qui n'attend que la bouche d'un gros poisson-chat. J'ai tout loisir pour l'admirer, ses formes pleines, sa vitalité, sa voix vibrante et puissante, le vert langage de son passé ouvrier. Je devine ses origines géographiques, certainement la région des usines de traitement des déchets, dans le nord. Plusieurs générations d'ouvriers coulent dans ses veines, une race fière et courageuse, soudée par l'adversité, toujours au bord de la rébellion. Sans ces gens-là, la société étoufferait sous les masses prodigieuses des déchets qu'elle produit inconsidérément. Mais leurs dures conditions de travail les classent parmi la lie, et l'enlèvement de cet homme ne vient en rien affecter la bonne conscience collective. Au contraire, ses formes idéales viendront combler le regard des spectateurs. La douceur de ses courbes, les formes pleines de son énergie, la masse fabuleuse de sa chair au goût sublime. Son pantalon serré par la saillie de ses fesses me laisse deviner soudain la protubérance lente de son membre viril.
Je ne m'en suis pas rendu compte, perdu dans mes pensée, mais il a cessé de parler depuis quelques temps. Son corps semble osciller de temps en temps, au moindre de ces gestes. Sa respiration même impulse un léger balancement. Sa queue a pleinement pris sa place, de biais, vers le bas, son épanouissement est étonnant. Une orchidée monstrueuse accrochée au tronc d'un baobab. Les couilles ne sont pas en reste, par ailleurs. Elles sont descendues au milieu du pubis, prêtes à s'échapper, la braguette est sur le point d'éclater, comme les portes métalliques d'une prison d'argent! Je n'ai jamais rien vu de pareil, avec cette lumière zénithale glauque rasant les formes dans une mise en scène dramatique. Le métal dur et froid des chaines autour de ses pieds brillent faiblement, et le tissu de ses vêtements l'entoure d'une chaude auréole de coton. La veine cave sur son cou bas au rythme de son cœur, fortement, dangereusement. La congestion fait ressortir les veines des tempes, et ses oreilles prennent la couleur de fruits confis. Sa poitrine se soulève et se rétracte en symbiose rythmique avec son cœur que je crois entendre battre dans ma propre poitrine. Ses mains attachées derrière le thorax, il ressemble à une chauve-souris prête à déployer ses ailes, en quête de nectar.
Et il me regarde.
Ses yeux fixent les miens, sévères, accusateurs. Sa colère est immense malgré l'accumulation du sang dans son cerveau. Il semble lutter pour garder connaissance, et je suis son point d'ancrage. Je voudrais lui transmettre toute mon énergie pour qu'il s'échappe. Oui, je voudrais qu'il survive, qu'il parte comme un ange vengeur par dessus les dépôts, les usines de transformation et les casernes de nos sbires sadiques. Je le vois comme un superman violent et infatigable tuant un par un les décideurs sans morale de notre monde devenu fou. Je rêve, mon regard plongé dans le sien. Un moment d'espoir, une période indéterminée pendant laquelle j'ai foi en la reprise en main de nos destins, du sien et du mien. Un projet de vie, en équipe, en duo! Qu'est-ce qu'il m'arrive? Je reprend pied dans le réel, soudain alarmé. Ses yeux sont sombres, ils perdent peu à peu de leur éclat. Des soubresauts secouent son large buste. Cela me rappelle vaguement les absurdes dénouements des opéras italiens. Je perd le contact de son regard. Je le perd. Ma respiration s'arrête. Son sexe dégonfle, petit à petit, et j'ai l'impression de me vider de mon sang.
La rage m'envahit, il me la transmise je crois, car je lance un cri à m'en péter les veines. Je hurle comme les loups, je serre les yeux et les poings, je m'entortille comme une vipère saisissant sa proie, je m'arrache la peau en tirant sur mes liens et c'est vraiment par inadvertance, frappé de douleur, que j'aperçois, à travers le brouillard de mes larmes, les ailes déployées d'un aigle impérial.
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